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Jeannette et pattemouille

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Jeannette et pattemouille

—Mais c’est pas croyable, quelle allure! —j’avais pensé ça sur le même ton que ma mère employait lorsqu’elle nous voyait porter des nippes froissées; j’avais en plus, hoché la tête, fronçé les sourcils et serré les lèvres… une réaction tant soit peu exagérée, surtout si l’on considère que la tenue des deux jeunes filles, qui venaient de monter dans le car, n’avait absolument rien de différent à ce qu’imposait la mode. Les transparences et les décolletés de ces demoiselles avaient provoqué un faux pli ─sur la toile de fond normalement assez sereine de mes émotions─ que le bruit de fer à vapeur industriel de la porte du bus (qui se refermait après un premier arrêt) effaça d’un seul coup; j’enfourchais alors ce nuage de vapeur pour m’en aller quelques quarante années en arrière.

Debout, penchée sur sa table à repasser, appliquée comme l’ébéniste à son établi, ma mère amidonnait nos robes du dimanche; dans la cuisine règnait une chaleur d’enfer malgré la fenêtre grande ouverte sur la cour ombragée de son tilleul; ma mère, elle, semblait se trouver au paradis.  

—Enfin, tu ne me diras pas que ce n’est pas plus joli comme ça! —disait-elle sur ce ton bien à elle, lorsqu’il s’agissait de plis de pantalons, de pochettes, nappes et robes empesées. Elle aimait a contempler les piles de linge impeccables après une de ses longues séances de repassage et, la façon qu’elle avait de ranger chaque chose à sa place, dans l’armoire qui correspondait, en était la confirmation; avant de le faire, elle redressait d’abord le galon de dentelle qui bordait chaque rayonnage, se promettant de le laver sous peu:

—Il n’y a rien de plus vilain qu’une dentelle douteuse et sans apprêt.

Ensuite, elle plaçait les servittes sur les serviettes, les mouchoirs sur les mouchoirs et ne pouvait s’empêcher une dernière caresse sur ces piles parfaites.

C’était une caresse rapide, précise mais emprunte ausssi d’une grande tendresse.

Le car faisait son deuxième arrêt.Trois lycéens prenaient place; deux d’entre eux le faisaient plus à l’avant que moi, de l’autre côté du couloir et le troisième, un rang derrière ses amis. Pour pouvoir entrer dans la conversation, ce dernier s’étira tant qu’il le put, chevaucha le couloir de sa jambe gauche et prit la position du penseur de Rodin; l’élastique de son slip CK faisait maintenant barrière, séparant les passagers de devant, de ceux de l’arrière… peut-être même les passagers de sa génération de ceux de la mienne.

 Quelqu’un qui n’aurait rien eu de mieux à faire qu’à m’observer, assise dans ce car, se serait rendu compte cette fois que, catapultée par l’élastique CK, je repartais loin dans le temps… à trente ans de distance.  

—Non, pas question!... tu te mettras en dimanche! Il ne manquerait plus que ça… aller à la messe et en visite en bleus de travail!

—Oh maman tu l’fais exprès… ce sont des jeans, des JEANS!, pas des bleus de travail. Et puis, pourquoi tu les repasses? Tu te plains que t’es crevée et pourtant tu perds ton temps à des trucs qu’on te demande surtout de ne pas faire.

—Petite effrontée!, tu ferais mieux de t’en arrêter là si tu ne veux pas que je foute tes bleus, pardon tes JEANS à la poubelle.

Et oui, même ma mère se permettait parfois de glisser un “foutre” dans son vocabulaire pourtant châtié; mai 68 était définitivement arrivé...  même chez nous!

 Avant les jeans trop larges, trop étroits, rapiécés, tachés, troués… qu’est-ce qu’il y avait eu?... Mais oui, ça y était!, je me souvenais!, il y avait eu les fameux jeans effilochés.

—Tu n’iras quand même pas mettre ça! tu auras l’air de quoi?  

—Mais maman, c’est comme ça que tout le monde les porte!

 Nous étions déjà en 69 et si le mot «jeans» avait été admis, les effilochures  pas encore et j’assistais impuissante au repassage de mes jeans avec jeannette et pattemouille.

Ah, les pattemouilles!... les pauvres n’ont pas d’histoire, elles ne se passent pas de mères en filles et, cependant, dans le monde des tissus, n’est pas pattemouille qui le veut; seul les cotons les plus soyeux en fin de carrière font l’affaire et viennent à bout de cassures, de pliures et cela sans provoquer le moindre lustrage. Moi je dis: bravo les pattemouilles!

Les jeannettes, par contre, c’est tout autre chose… Il y a les jeannettes articulées, les aspirantes, les soufflantes, celles qui se vendent nues et celles qui se vendent avec molleton, il y a aussi les jeannettes qui s’adaptent à toutes les tables, celles qui s’adaptent moins bien et les branlantes qui ne s’adaptent vraiment jamais et menacent de se replier sur elles-mêmes à chaque coup de fer. Et puis… il ya a celle de ma mère: une jeannette de plus de cent ans, en bois massif, avec un pied ouvragé et un bon molleton… avec un outil comme ça, repasser devient un art.

Troisième arrêt, c’était le mien. Je me levai, le penseur de Rodin aussi; alors que je défroissais un peu ma jupe du revers de la main, le penseur lui remonta ses jeans. Je descendis la première. Dehors, il commençait à pleuvoir à seaux; heureusement, ils l’avaient dit à la télé et j’avais mon parapluie. Balayant le bitume de ses jeans, le penseur ne pensait plus, il écoutait “j’nsaisquellemusique” sous le casque-arceau de son baladeur; je le vis s’éloigner à grands pas, deux bouquins sous son tee-shirt pour les protéger de la pluie… —Si au moins ils étaient recouverts— pensai-je malgré moi.

—Maman, la maîtresse elle a dit que si demain les livres…

—Oui, ne t’en fais pas, je vais le faire dès que j’aurai fini de repasser mon tas de linge.

—Moi j’sais faire, si tu veux je…

—Non, non, ça serait plein de faux plis. Je te promets que demain matin tes livres seront recouverts. Maintenant dors vite.

—N’oublie pas d’éteindre la gaz!

—Promis.

—Et de revenir me faire la bise avant d’aller te coucher.

—Bien-sûr! Mais maintenant sois sage et ne m’appelle plus, j’ai encore vos paires de souliers à nettoyer et, si j’ai le temps, j’aimerais bien me refaire les ongles.

La pluie s´était arrêtée. Le petit gars aux «jeans-balayeurs» avait disparu au coin de la rue et, dans l’air, il y avait comme une bonne odeur de cire et de vernis à ongle. 

27/06/2010 20:55 dominiquevernay Enlace permanente. sin tema

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gravatar.comAutor: Coque

Il y avait un moment très important á l'histoire au défroissé: Le plis est beau (Adolfo Domínguez).
Et maintenant, où sont les pattemouilles et les jeannettes?
Coque

Fecha: 28/06/2010 08:36.


gravatar.comAutor: Dominique

Eso mismo me pregunto yo?... dónde están?... Sin embargo, me acabo de comprar una "jeannette"( de las que se cierran si das demasiado fuerte con la plancha) y creo que eso es la señal inequívoca de que soy de otra generación(ya lo sabía pero me lo recuerda :-( ) en la que la arruga no era considerada bella por mucho que nos quiera hacer creer ahora Adolfo! Pero qué bien que me hayas podido leer en francés... !y luego dices que sólo hablas un poco!

Fecha: 28/06/2010 10:38.


gravatar.comAutor: Coque

Dile a f.Campos (quiesen sea) que hace unos dibujos estupendos.
Me gustan mucho.
Coque

Fecha: 30/06/2010 00:11.


gravatar.comAutor: mickey

ça fait bien penser à la mamouth, même si mes souvenirs sont moins précis: l'obsession du pli et la recherche du rangement, mieux de l'ordre parfait, est sa force et sa faiblesse... comme Margueritte (La tête en friche). Finalement et heureusement, c'est quand même le désir de plaire qui l'emporte sur le besoin d'ordre! Petite correction, son exclamation actuelle est: "C'est pas vrai???!!!" avec un accent chazellois coquettement exagéré! bisous

Fecha: 07/07/2010 09:24.


Autor: Dominique

merci de ton passage sur mon blog... bien-sûr que le besoin de plaire y est pour beaucoup dans cette histoire... le besoin aussi d'en finir avec tous ces faux plis de la vie... mais ça c'est une autre histoire!

Fecha: 07/07/2010 11:50.


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