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Simagrées

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À part un gars que l’on appelait Négus, à cause de sa peau basanée qui lui donnait un aspect d’ étanger malgré ses origines bien chazelloises, les autres étrangers, les vrais, c’étaient les gens de la campagne, ceux qui vivaient hors du périmètre compris entre les panneaux d’entrée et de sortie de la ville. Et pendant des années, mes soeurs et moi-même, des fillettes «de la ville», vîmes comme un mauvais tour joué par le destin que de naître tant soit peu en avant ou en arrière des dits panneaux.

            Toutes les semaines à l’heure de la grand-messe, ces paysans  arrivaient «en ville» les joues rouges, le bord des oreilles vermeil et gercé, empruntés dans leurs vêtements du dimanche. Le fond de l’église semblait leur être réservé et ma mère insistait pour que nous arrivions à l’heure, mes soeurs et moi, pour monter aux premiers rangs d’où semblait s’élever les oraisons les plus senties. Du fond n’arrivait qu’un bourdonnement de Pater Noster, d’ Ave Maria et de Credo In Unum Deum qui se traînait sur les dalles froides de l’église jusqu’à l’autel, et pendant longtemps nous ne mîmes pas en doute la logique de ma mère:

            —Comment voulez-vous que Dieu nous entende et nous exauce si nous ne prenons pas la peine de lui parler clair et haut?

            Elle savait très bien comment nous convaincre et pendant quelques années le ciel dut se remplir de nos «Gloria In Excelsis Deo» chantés à plein poumons.

            Mais la logique des mères s’effiloche au fur et à mesure qu’elles doivent rallonger les jupes et les pantalons de leurs enfants, et il en fut de même pour celle de la nôtre.

            Mis à part «nous», le Négus, et les paysans, il y avait aussi les ouvriers des usines de chapeaux —qui fonctionnaient à plein rendement à cette époque— mais leur place à eux dans l’église n’ était pas aussi définie. Certains même n’en avaient pas pas, n’en voulaient pas, mais ça c’était un péché mortel. Mes soeurs et moi enviions les premiers, ceux qui osaient même monter aux tribunes pour tout voir de haut. Nous aurions aimé pouvoir changer de rang, de perspective, nous éloigner un peu de notre mère et des deux vitraux que nous avions en permanance sous les yeux: la décapitation du pauvre Saint Jean-Bâptiste et la Vierge en pleurs au pied de la croix; ces deux scènes ne nous provoquaient plus aucun émoi, quelques bâillements seulement. Mais il nous fallut attendre d’avoir au moins douze ans pour être capables d’ élaborer d’astucieuses techniques afin de justifier un retard, troquer nos belles robes du dimanche pour celles du lundi sans amidon ni volants, sortir avant la bénediction finale et nous asseoir où bon nous semblait. Ce fut d’abord à mon ainée de deux ans, puis à moi, puis à la petite Padou de ruser pour pouvoir nous positionner à notre gré dans l’ église. Chacune, tour à tour, nous le fîmes, mais à partir de ce moment-là, le récit de ce que chacune découvrit ne peut être raconté qu’à partir du «je».

            Jamais je ne reçus de fessées car j’ai toujours été une enfant trop peureuse pour contredire les grands; dit d’une autre façon, j’ai toujours été une enfant sage. Ce que je recevais par contre en guise de gifles cuisantes c’étaient ces remarques soulignées d’un sourire crispé et accompagnées d’un ébouriffement de cheveux: «allons, arrête de faire ton intéressante!», ou encore, «allez, ça suffit, arrête tes simagrées!». Je ne sais pas excatement à quel âge on n’a plus le droit de faire voir à la dame ou aux invités ce que l’on est capable de faire, mais ce qui est sûr c’est que la première fois que tu es prié de rester assise, de te taire et d’écouter les grands la douleur est cuisante. Si j’avais eu à expliquer l’expression «faire son intéressante» je n’aurais pas trop su comment m’ y prendre, puisque j’associais le mot «intéressant» aux bons livres, aux bonnes choses en général. Mais à sept ou huit ans il est bien évident qu’ entrer dans l’ étrange jeu des grands est une question de survie, que l’on en comprenne les règles ou non. Quant au mot «simagrées» c’est du fond de l’église un dimanche à la grand-messe que m’en fut révélé le sens exact.

            De l’ autel irradiaient l’or et l’argent des chasubles et des burettes, du calice et de la patène sur les chapeaux colorés des élégantes des premiers rangs; puis les couleurs allaient en s’estompant en même temps que l’amplitude des signes de croix, des génuflexions, des coups de Mea Culpa sur les poitrines. Depuis quelques temps déjà je me sentais plus à l’aise dans la pénombre, loin des rangs que j’avais occupés jusqu’ alors, et j’avais appris la discrétion des paysans aussi bien dans mes gestes que dans mes Gloire à Dieu —le français était entré dans les églises— que je me contentais de marmonner. Si Dieu, comme on nous le répétait sans cesse, arrivait même à lire dans les coeurs, il n’était sûrement pas nécessaire de vouloir en faire plus, de faire tant de...de... je cherchais le mot qui me vint alors à l’esprit dans toute son ampleur: de simagrées, de simagrées non seulement permises mais obligatoires et orchestrées. Du fond de l’église j’eus alors envie de crier mais arrêtez donc toutes vos simagrées, êtes-vous sûrs qu’elles sont nécessaires et plaisent à Dieu? Tout cela m’inquiéta beaucoup, surtout apès avoir cherché le mot «simagrée» dans le dictionnaire: « Comédie pour attirer l’attention ou tromper; ex: Simagrées ridicules.» J’avais refermé le livre prise d’angoisse: une foi vacillante ne ferait-elle pas partie de la liste des péchés mortels?... et cela juste à une époque où à la liste des péchés véniels c’était ajouté celle des pensées troublantes.

            Deux dimanches plus tard  au moment de la poignée de main dans la paix du Christ, je fus agréablement surprise de voir que deux places plus loin, sur le même banc que le mien, se trouvait Blandine, une fille de la campagne qui était dans la même classe que moi, mais avec laquelle je ne parlais partiquement jamais; les filles de la ville ignoraient celles de la campagne et vice versa.  Cependant, j’ étais inexplicablement contente et fière de pouvoir lui serrer la main, de lui montrer que moi aussi j’étais au fond et, en plus, loin de ma mère comme une grande. Après avoir serré la première main qui s’offrit à moi, une paluche large et rêche comme une bêche rouillée, je me penchai en avant pour saisir celle de Blandine. Quand elle me vit elle retira la main, comme si j’ avais été une lépreuse de Ben-Hur, comme si elle n’appréciait pas la générosité et la grandeur de mon geste et, sans sourciler ni même me regarder, se tourna pour tendre la main de l’autre côté.

            Je rougis de honte et de colère et profitai de la montée des fidèles vers l’autel pendant la communion pour sortir de l’église et rentrer à la maison. Le dimanche suivant  je regagnai ma place aux premiers rangs, bien qu’il me fut impossible de redonner à ma foi son amplitude d’avant, et passai le sermon à rêvasser face à l’athlétique Saint Jean-Bâptiste.

            Dans la cour de récréation Blandine et moi nous nous cherchions du regard pour nous toiser.  

01/06/2015 16:18 dominiquevernay #. sin tema No hay comentarios. Comentar.

Mi padre

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Mi padre

Como cada sábado voy de la mano de mi padre hasta la biblioteca del pueblo. Situada en el bajo de un edificio del siglo XVI se llega a ella por un portón de madera labrada; pesa mucho y al empujarlo, cuando es verano y que mi padre lleva la camisa remangada, puedo ver cómo se mueve la serpiente que adorna el bíceps de su brazo derecho.

            Una vez dentro nos acercamos a un mostrador, alto y de madera labrada también, hacia el que mi padre murmura unos buenos días que le son respondidos por la señorita Lisa, la bibliotecaria, una mujer bajita, regordeta y afable, apenas visible tras aquel mastodonte de roble macizo. Mientras los dos bisbisean unas cuantas obviedades sobre el tiempo y demás asuntos aburridos de mayores, yo me pongo de puntillas para ver a la señorita Lisa, de repente sofocada, apuntar —con una caligrafía barroca en la que las mayúsculas, elegantes y traviesas, muestran una anatomía de lo más sensual, con sus trazos finos de tinta negra en las subidas y gruesos en las bajadas, como costuras de medias de nylon—, veo, como les decía, a la señorita Lisa apuntar la fecha y la hora de la devolución de los libros, que mi padre ha depositado encima del mostrador.

            Ahora, me quedaría hablaros del olor inconfundible de aquel lugar mágico, una extraña mezcla de olor a papel, a cera de abeja y a incienso. Tendría también que describiros las manos de mi padre acariciando con suavidad los lomos de los libros, sabiamente ordenados por la señorita Lisa que no nos quita ojo, hasta dar con los ejemplares que se llevará a casa.

            Pero eso lo haría si, de verdad, hubiese habido una biblioteca en mi pueblo, si mi padre me hubiese llevado de la mano cada sábado por sus calles, y si en el bíceps de su brazo derecho y en los sueños de una Lisa hubiese dormido una serpiente.

            Sin embargo, lo que sí recuerdo, es que durante muchos años pude ver y oír a mi padre leer en voz alta un extraño libro, siempre el mismo, cuyo título era: « Apprendre l’espagnol en quelques leçons»*. Cada verano íbamos a veranear a España y quería poder defenderse. Lo consiguió y no solo pudo defenderse, sino que también pudo hacerse muchos amigos en este país que fue, antes de ser mi segunda patria, el país de todas mis vacaciones.

            Nota: Mi padre fue un gran gimnasta y un gran entrenador, y tenía unos bíceps marcados por unas venas que se le hinchaban cuando me abrazaba.

*Aprender el español en unas cuantas lecciones

Mon père

         Comme chaque samedi j'accompagne mon père à la bibliothèque municipale, ma main dans la sienne. Située au rez-de-chaussée d'un viel édifice du XVI ème siècle, on y entre par un portail en bois massif, lourd; quand c'est l´été et que mon père a retroussé les manches de sa chemise, je peux voir tressaillir le serpent qui se pavoise sur son biceps droit.

         Une fois à l'intérieur, nous avançons en direction à un haut comptoir vers lequel mon père murmure un « b'jour, mad´zelle», qui lui est répondu par la gentille et petite Melle Lise, à peine visible derrière le mastodonte en chêne massif. Alors qu'ils échangent quelques banalités d'adultes je me mets sur la pointe des pieds pour voir la bibliothécaire , soudain empourprée, écrire —avec une caligraphie barroque aux majuscules élégantes et aux pleins et déliés quelque peu sensuels, comme des coutures de bas noirs en nylon— pour voir, comme je vous le disais, Melle Lise écrire la date et l'heure du retour des livres que mon père a posés sur le comptoir.

         Maintenant il me resterait à vous parler de la bonne odeur de cire d'abeille, d'encre et de papier qui parfume ce temple, à vous décrire les mains de mon père caressant le dos des livres sagement rangés par Melle Lise —qui ne le perd pas des yeux— pour en choisir un ou deux à emporter. Mais ça je le ferais si, pour de vrai, il y avait eu une bibliothèque dans ma petite ville, si tous les samedis mon père et moi nous avions marché main dans la main dans ses rues, et si sur son biceps droit et dans les rêves d'une Lise s'y était caché un serpent endormi.

         Cependant, ce dont je me souviens c'est de mon père lisant, à voix haute très souvent, un livre, toujours le même: «Apprendre l' espagnol en quelques leçons». Chaque été nous allions passer nos vacances sur la Costa Brava, en Espagne, et mon père voulait pouvoir se défendre. Non seulement il y arriva, mais il se fit de nombreux amis dans ce pays qui fut, avant d´être ma seconde patrie, le pays de toutes mes vacances.

         Mon père a été un grand gymnaste, un grand entraîneur, et lorqu'il me prenait dans ses bras les veines de ses biceps se réveillaient.  

04/06/2015 10:43 dominiquevernay #. sin tema No hay comentarios. Comentar.

Velada a cinco manos

Salió, sigilosa, a estirar las piernas. El salón se había quedado desierto, pero Matilde trajinaba aún en la cocina. Elisa esperaría un poco más escondida debajo de la mesa, luego subiría a acostarse y se dormiría intentando descifra aquel extraño baile de manos que acaba de presenciar: don Juan, el notario, acariciando los muslos de su madre con la mano izquierda, su padre, pellizcando las posaderas de Matilde ora con una, ora con la otra, y tía Sole retirando a dos manos la derecha de don Abel, el párroco, empeñado en intercambiar atrevidos sobaos por ricos toqueteos.(Escrito para REC)

10/06/2015 10:55 dominiquevernay #. sin tema No hay comentarios. Comentar.

En el país del agua

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En el país del agua

            —No, no podemos mirar por la cerradura, eso no estaría bien, ya sabes que mamá nos lo prohíbe —murmura la pequeña. Luego, imitando la voz aflautada de su madre—, y nada de mirar por la cerradura, ya os digo yo cuando podéis salir. Bueno, ella solo me habla a mí —precisa ahora con voz normal—, porque cree que como eres tan pequeña no la puedes oír. ¡Vaya bobada!, ¿no?

            La muñeca no contesta nada, o tal vez sí. Ahora, en la oscuridad y el calor pegajoso de la despensa Lina continua hablando.

            —¿Sabes que iremos a un país donde el agua llega hasta dentro de las casas y sale por un pico de pájaro plateado? Y por eso tenemos que obedecer, para que mamá pueda preparar el viaje con el señor que dijo que la ayudaría. ¿Lo entiendes?

            La muñeca no entiende nada, o tal vez sí. Ahora, en la inmensa soledad de la diminuta despensa Lina acuesta a la muñeca en su cunita de trapos, y se acerca a la puerta para pegar un ojo contra la cerradura.

            —Vale, vale, no te pongas a llorar, voy a mirar y te digo, pero solo un poco. Ya sabes que no puedes llorar ni hacer ruido, que si el señor bueno, que nos ayudará a ir al país del agua, nos descubre, se enfadará mucho y ya no será amigo de mamá. ¿Te das cuenta?

            La muñeca no se da cuenta de nada, o tal vez sí.

            —No puedo ver mucho, sabes, solo veo la ropa de mamá tirada en el suelo. ¿Y sabes otra cosa?... en el país del agua mamá y nosotras, cuando seamos mayores, podremos salir a la calle y sentir el aire por todo nuestro cuerpo. Será divertido, ¿verdad?

            Lina deja de mirar por la cerradura y vuelve a coger en brazos a la muñeca.

            —Anda, mi niñita —dice abrazándola—, no llores, no llores... será divertido, ya verás.

            Entre las pestañas de nylon de la muñeca brillan lágrimas plateadas.

11/06/2015 10:46 dominiquevernay #. sin tema No hay comentarios. Comentar.

A patchwork

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Hoy vino mi tía Marta a comer a casa y me trajo un libro que cuenta la vida de una niña muy especial que se llama Matilda. Mi tía dijo que yo también era una niña especial, pero a mi madre no le gustó y le recordó que lo mejor era ser normal.

—Y si no, mira lo que nos pasó —murmuró.
Tía Marta iba a contestarle algo, pero al verme a su lado hizo como los peces cuando abren la boca y que parece que van a hablar y luego no dicen nada; después dijo que tenía prisa y se fue.
Hace un rato mamá vino a arroparme. Antes de retirar la colcha de la cama —esa tan bonita que tía Marta y ella confeccionaron en un verano hace mucho tiempo— pasó su mano por la tela como si quisiera acariciar al gatito, recolocar los libros de las estanterías y enderezar el cuadro.
—¿Qué pasa, mamá, si una es especial? —le pregunté.
Pero ella no contestó y se puso igual de triste que tía Marta al marcharse. 

(Escrito para los Viernes Creativos de Fernando Vicente, ilustración de Puuung)

12/06/2015 18:04 dominiquevernay #. sin tema No hay comentarios. Comentar.


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